Résolutions

Le monde était sous le choc : nous étions le 32 décembre 2018 et il était 00:13:37 lorsque toutes les télévisions s’allumèrent pour diffuser le message suivant :
« Bonjour, je suis l’Esprit du Nouvel An et j’en ai assez de toutes vos promesses et résolutions non tenues, c’est pourquoi j’ai secrètement tiré au sort l’un d’entre vous et tant que celui-ci ne tiendra pas ses engagements pris pour 2018, l’année 2019 n’existera pas.»
Malgré une vague de paix et de bienveillance mondiale, ce n’est que le 3743 décembre 2018, alors que plus personne ne s’y attendait, que Simon, 7 ans et demi, rangea sa chambre et que l’humanité passa au 1er janvier 2019.

Dim

Le fil des jours

Pour se souvenir du déroulement de la veille, cette jeune amnésique décidait chaque soir de poster une lettre à sa propre attention.
Espérant ne plus se prendre les pieds dans le fil des jours, elle résumait sa journée dans chacune de ses correspondances.
Mais comme elle avait un mal fou à mémoriser sa propre adresse, elle ne les recevait jamais.

Anthony Passeron

Comme une carpe

Ce ventriloque de métier avait si peu de succès qu’il avait rapidement dû compléter son salaire en trempant dans de petits trafics de stupéfiants.
Le jour où il s’était fait pincer, face au commissaire qui lui proposait de livrer le nom de ses fournisseurs en échange de sa liberté, il se souvint avec angoisse du sort réservé par le milieu aux balances en tout genre.
Mais grâce à son art un peu désuet, il pu éviter à la fois la prison et les représailles car concrètement, ce n’était pas lui qui avait parlé.

Anthony Passeron

Clac

Dans le bureau universitaire de Monsieur Ralph, la fenêtre s’ouvrait toujours seule les jours de très beau temps.
D’abord surpris et agacé par le phénomène, qui l’empêchait de se consacrer pleinement à la préparation de ses cours d’anatomie, Ralph finit par s’y habituer.
Il savait que ce n’était pas le vent qui faisait claquer la fenêtre, mais celui à qui avaient appartenu les vêtements qui pendaient au mur ; quelqu’un qui, en son temps, avait aimé les longues balades sous un soleil trop chaud.

Sarah Beaulieu

Carl Spitzweg

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Martiens versus zombies

Lorsqu’elles s’arrêtèrent devant le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, les étranges créatures venues de fort loin se virent agressées par une si perturbante richesse de détails, de nuances et d’informations qu’elles décidèrent de ramener un instant à la vie le cadavre le plus proche pour qu’il leur en explique le sens.
Erreur, car du même coup elles ressuscitèrent par inadvertance tous les corps gisant dans un rayon d’une petite centaine de kilomètres, et ce faisant les rendirent, contre toute attente, immortels.
Or, immortelles, ces créatures ne l’étaient pas…

Philippe Pastorino

Faute grave

En l’espace de quelques années, cette jeune rédactrice était devenue une véritable référence dans le domaine des fausses nouvelles.
Théorie du complot, invasion extraterrestre ou remise en cause de faits historiques, ses publications étaient relayées en masse par des milliers d’internautes crédules.
Son ascension fut soudainement arrêtée par un licenciement pour négligence car elle avait, par excès de confiance, publié une information sans en avoir vérifié la fausseté, et qui s’avéra malheureusement tout à fait vraie.

Anthony Passeron

Une affaire de point de vue

On se moquait volontiers des dessins de Fortuné Miras, dont il était pourtant très fier.
La plus grande partie de son travail était consacrée à l’étude des corps, qu’il peignait gros ou rachitiques, toujours difformes ; il griffonnait un oeil là où aurait dû s’enfoncer un nombril, inversait doigts et orteils, mêlait les espèces et les sexes.
Quelques heures après sa mort, Fortuné Miras eut enfin la renommée qu’il désirait, lorsque l’employé de la morgue déclara à la presse que le corps nu du peintre était couvert d’écailles, et que le pauvre homme avait marché toute sa vie avec deux pieds droits.

Sarah Beaulieu

Réchauffement

Le vieil industriel, issu d’un sang noble révolu et cramponné par atavisme à l’ancienne étiquette, vouait aux gémonies tout ce qu’il voyait passer d’hommes en shorts, bermudas, chemisettes, claquettes, tongs et autres fripes décadentes révélant les chairs : l’homme occidental qui se respecte doit aller en manches longues, chaussures fermées et pantalon.
Il devait sa fortune considérable au charbon, dont l’exploitation, à l’empreinte carbone pourtant désastreuse au regard de son faible rendement énergétique, avait été réactivée par les subventions de l’état, dans une tentative désespérée de créer des emplois introuvables ailleurs.
Ainsi le vieil industriel contribuait-il de manière significative au réchauffement climatique comme à son propre malheur : tandis qu’année après année grimpaient les thermomètres et se dévêtaient ses contemporains, il s’acharnait à endurer les fournaises de l’enfer dans un costume trois pièces étroitement ajusté, arpentant le bitume en fusion dans les vapeurs d’échappement bouillantes, le corps toujours plus ardent de sueur, et l’esprit toujours plus aigri.

Thomas Anido

Je est un autre

Le drame de l’écrivain maudit, c’est qu’aux yeux du monde, rien ne le distingue de la masse des soupirants malheureux que l’édition industrialisée recale à tour de bras.
Il est soudain pris d’un affreux doute.
Et si l’écrivain maudit, ce n’était pas lui, mais un autre ?

Thomas Anido

Igor Milord Cassidy

Le matin de son premier jour à la chasse, le père d’Ernest de Pont-Amand lui tendit les papiers d’adoption du setter anglais qu’il lui offrait pour l’occasion.
Le chien était de descendance noble, et s’était fait appeler Igor Milord Cassidy de l’Émeraude et du Rubis.
Après avoir jaugé un moment les titres de la bête, qui étaient bien plus nombreux et bien plus prestigieux que les siens, Ernest de Pont-Amand rendit tranquillement les papiers à son père, et alla décrocher son fusil de chasse.

Sarah Beaulieu